Le dahu est un animal imaginaire des régions de montagne, réputé posséder des pattes plus courtes d'un côté du corps que de l'autre, ce qui l'obligerait à parcourir les pentes toujours dans le même sens. Contrairement à la plupart des récits de notre pôle légendes, il ne s'agit pas d'une créature qui fait peur, mais d'un canular folklorique joyeux, dont la « chasse » est une farce d'initiation. Voici une bête bien plus aimable que la bête du Gévaudan.
Qu'est-ce que le dahu ?
Le dahu n'existe pas, et c'est là tout son charme. Le fait est net : aucun animal réel ne correspond à sa description, et personne ne prétend sérieusement le contraire. Il appartient à la catégorie des animaux fabuleux inventés pour le plaisir du récit et de la plaisanterie, présents dans le folklore de nombreuses régions montagneuses, des Alpes au Massif central, du Jura aux Pyrénées, avec des variantes de nom et d'apparence.
L'étymologie du mot reste incertaine, ce qui n'a rien d'étonnant pour une créature née de la tradition orale. On trouve le dahu, ou des cousins très proches sous d'autres noms, dans les folklores de montagne d'un peu partout, y compris hors de France. Cette diffusion géographique large confirme qu'il ne s'agit pas d'une invention locale isolée, mais d'un motif récurrent : dès qu'il y a des pentes, des forêts et des veillées, semble-t-il, quelqu'un finit par inventer un animal impossible et une chasse pour l'attraper. Le besoin de fabriquer de tels récits paraît universel, comme si chaque communauté avait sa manière propre d'apprivoiser l'inconnu par le rire.
La tradition lui prête un corps de chamois ou de bouquetin, et surtout cette fameuse asymétrie : les pattes d'un flanc seraient plus courtes, adaptées à la marche à flanc de montagne. Certains distinguent même le dahu « lévogyre », qui tourne toujours à gauche, du dahu « dextrogyre », qui tourne à droite, les deux ne pouvant, dit-on plaisamment, se reproduire qu'avec difficulté. Cette fausse rigueur zoologique fait partie du jeu : on habille l'absurde d'un vernis savant.
Le raisonnement, poussé jusqu'au bout, donne toute sa saveur au canular : puisque ses pattes sont inégales, le dahu ne pourrait tourner que dans un seul sens autour de la montagne. La ruse du chasseur consisterait donc à le surprendre par-derrière et à l'effrayer d'un cri : contraint de faire demi-tour, l'animal, ne pouvant plus s'appuyer correctement, basculerait dans le vide. Toute cette mécanique imaginaire, développée avec un sérieux comique, fait partie du plaisir. On y reconnaît le goût très humain de bâtir des systèmes cohérents à partir d'une prémisse fausse, exercice où la logique elle-même devient source d'amusement.
La fameuse chasse au dahu
Le cœur de la légende n'est pas l'animal, mais la chasse. Il s'agit d'une farce collective, un rite d'initiation léger que l'on fait subir aux nouveaux venus, aux touristes ou aux enfants d'un groupe.
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Le sac tendu
On poste la victime de la blague, seule, dans la pente ou le bois, un grand sac ouvert entre les mains, chargée d'attendre le dahu que les autres sont censés rabattre vers elle.
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La longue attente
Pendant que le naïf patiente dans le froid et le silence, les complices s'éclipsent discrètement. La chute de la farce, c'est la solitude comique de celui qui a cru.
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Le rite de passage
Une fois la plaisanterie révélée, l'initié entre dans le cercle de ceux qui savent, et pourra à son tour tendre le sac au suivant. C'est un rite doux, sans cruauté, où la moquerie scelle l'appartenance.
Un canular assumé
Le dahu tient une place à part parmi les créatures légendaires : il est l'un des rares dont tout le monde, ou presque, connaît d'avance la nature fictive. Là où d'autres récits jouent sur la crédulité, le dahu joue sur la complicité. On ne « croit » pas vraiment au dahu, on fait semblant, et ce faire-semblant partagé est précisément le sel de la tradition.
Il est intéressant de noter que le dahu a inspiré, ici ou là, de vrais efforts de mise en scène, panneaux touristiques humoristiques, prétendus musées, faux témoignages, dans le même esprit que d'autres canulars naturalistes célèbres. Cette dimension amusée mais cultivée en fait un excellent objet pour réfléchir à la manière dont naissent et se transmettent les légendes : parfois par la peur, parfois, comme ici, par le rire et le goût du jeu. Le dahu est cousin, dans cette veine facétieuse, des petits êtres du folklore comme le korrigan breton, qui aiment eux aussi égarer le promeneur.
On aurait tort, pourtant, de croire le dahu dénué de fonction sérieuse. Comme tout rite d'initiation, la chasse au dahu remplit un rôle social : elle marque l'entrée dans un groupe, elle enseigne au nouveau venu qu'il faut savoir douter et ne pas tout prendre au premier degré. En ce sens, la farce est aussi une école de la vigilance. Elle apprend, en riant, à distinguer le vrai du faux, leçon dont l'utilité dépasse largement les montagnes où elle se pratique. Le dahu, animal qui n'existe pas, aura ainsi appris à des générations d'enfants une vérité bien réelle : la prudence face à ce qu'on nous raconte.
Échos et symbolisme
Le dahu occupe une position singulière dans notre pôle : il en est le versant lumineux. Il fait contrepoint aux figures inquiétantes comme le croque-mitaine, dont on effraie les enfants, en rappelant qu'une créature imaginaire peut aussi servir à rire ensemble. Il dialogue avec le korrigan, autre petit être de la nature qui aime jouer des tours, et rappelle par contraste le sérieux dramatique de la bête du Gévaudan, à laquelle rien, en lui, ne ressemble.
Chasser le dahu, c'est finalement chasser le fil d'une saison : cette farce se pratique volontiers au grand air, au rythme des randonnées et des feux de camp, dans le même esprit de convivialité que les fêtes de la roue de l'année. Le dahu nous enseigne, l'air de rien, que le folklore n'est pas toujours affaire de frisson : c'est aussi une manière joyeuse de faire mémoire commune.
Cet article présente une tradition populaire et son histoire à titre culturel. Il ne prétend établir aucun fait surnaturel.
